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Le Point de vue d’Arnaud Marion (les Echos 20/03/20) – Virus : pensez l’après-crise

Publié dans Les Echos – Vendredi 20 mars 2020

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Le mot« crise » vient de laisser subitement la place au mot «guerre » avec un ennemi invisi­ble, mais tellement présent qu’il réussit à paralyser des économies complètes, continent après continent. Le scénario qui se déroule sous nos yeux incrédules aurait pu être celui d’une série Netflix. La relecture des articles de journaux d’il y a quinze jours montre à quel point le contexte d’alors appartient au passé.

La saison des annonces de résultats des sociétés cotées à peine bouclée, le monde a plongé dans un chaos. La crise de 2008 semble presque facile rétros­pectivement, justement parce qu’elle était financière ! Alors que cette fois, les pays se mettent tour à tour dans une hibernation économique et sociale, cessant leur activité productive. Aucune prévision ne devient possible tant le monde entier se confine.

Le monde économique est sans repè­res : les entreprises ferment les unes après les autres, le chômage partiel devient la règle, sauf pour ceux qui peuvent se mettre en télétravail, les flux d’exploitation s’arrêtent, les chiffres d’affaires se mettent à zéro, les marchés de capitaux ne permettent plus le finan­cement des entreprises, les valeurs d’entreprises s’effondrent, les référen­tiels des entreprises disparaissent. La continuité d’exploitation, pour tant chère aux auditeurs, devient une notion presque surannée dans ce contexte.

Le risque de la perte de confiance entre les agents économiques est très grand : toute une chaîne de défaut de paiement est en train de se mettre en place, chaque entreprise gardant précieusement sa trésorerie plutôt que de payer ses dettes fournisseurs, ou les intérêts de ses emprunts. L’État l’a bien compris, et se substituera et paiera, en quelque sorte la solidarité nationale, ou bien nos impôts ou l’inflation de demain si on veut le dire différemment. Indemniser plutôt qu’endetter les entre­prises. Les assureurs crédit devront retrouver leur place et les banquiers aussi, puisqu’ils auront été habitués pendant un instant de raison à prêter sans risque…

C’est aussi dans ces moments de crise que les inégalités apparaîtront entre ceux qui sont protégés (comme les salariés des secteurs publics et privés) et ceux qui le sont moins, voire qui ne le sont pas. Le gouvernement ne s’y est pas trompé non plus et ne les a pas oubliés, tant cette économie indépendante, ubé­risée, est maintenant imbriquée dans notre façon de vivre. Finalement, à la faveur de cette crise, un revenu d’activité est en train de se mettre en place…

Pourtant la traduction chinoise du mot« crise» (« weiji ») est composée de deux idéogrammes, l’un voulant dire «danger», et l’autre « opportunité ». Il va falloir penser à l’après et à la vie après la crise. Les actions de court terme devront laisser la place à une véritable reconstruction. Beaucoup d’entreprises s’étaient déjà fragilisées et ont cumulé les conséquences des attentats de 2015, des manifestations des «gilets jaunes » de 2018 et des grèves de 2019.Ce sera l’occasion de déployer régionale­ment des fonds d’intervention pour transformer les avances en capital et (re) capitaliser les entreprises en impli­quant le système bancaire et les régions. L’occasion de structurer, moderniser, transformer, regrouper des entreprises françaises trop petites, trop éclatées, trop fragiles avec des filières non struc­turées et souvent évanescentes.

Mais le véritable changement sera culturel. li aura fallu cette crise pour comprendre que la valeur ajoutée chi­noise était en moyenne de 25% dans les produits manufacturés (et le Doliprane fait en Chine), que la chaîne de valeur ne peut plus être dépendante d’un pays et que la relocalisation a du bon, que les entreprises doivent engager leur transformation, car les enjeux climatiques, sanitaires, de biodiversité, de peuple­ment de la Terre vont prendre le pas sur des logiques qui, jusqu’à présent, étaient uniquement économiques. Et si, pendant cette guerre, on faisait un arrêt sur image pour élargir notre champ de conscience, repenser nos modèles et nos entreprises,et les rebâtir avec une philosophie où on se sent concerné par le monde qui nous entoure et que nous léguons à nos enfants?

Arnaud Marion est fondateur de Marion & Partners et de l’IHEGC (Institut des hautes études en gestion de crises).


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